Buzludzha

Au seuil d’un rêve vieux de 18 mois… L’envie de faire demi-tour lorsqu’on est au bord de saisir ce que l’on désire, certains hommes font volte-face au moment crucial… Nous avons peur en cet instant d’appartenir à cette espèce…

Il y a encore quelques mois, figurait un message au dessus des portes d’entrées condamnées depuis plus de 30 ans du Buzludzha : « FORGET YOUR PAST ». Oubli ton passé… un message de lettre rouge tagué comme un avertissement, formulé comme un ordre. Batman ne fait pas dans la psychologie, Gogol lui se souvient des camisoles. Quand bien même… Comment oublier son passé lorsque ce dernier enregistre 70 mètres de hauteurs, pèsent plus de 40 000 tonnes et domine les Balkans à 1 500 mètres d’altitude. Cette phrase résonne un peu comme celle d’un fumeur s’empressant de tirer sur une clope en toussant un « Celle-là… c’est la dernière ! »

Le peuple Bulgare est une clope, le communisme un fumeur en manque.

urbex buzludzha exploration batman gogol copyright photo Mark O'Neill flickr

1973, le parti Bulgare fête ses 90 ans. En cadeau il commande une salle de congrès pharaonique. 7 années de travaux s’écoulent, 7 millions d’euros des poches du peuple aussi. Le Buzludzha, signé dans un style architectural brutaliste, est inauguré à l’été 1981.

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« Photographies de l’inauguration du Buzludzha le 23 Août 1981 »

8 ans plus tard, cancer généralisé diagnostiqué, le Fumeur s’effondre, l’auditorium est abandonné.

Aujourd’hui tel un château dans le ciel, le Buzludzha dérive, livré aux 4 vents et aux tempêtes propre à la région. Du bas de la vallée seule une vielle rengaine est audible « FORGET YOUR PAST ». Le tague a disparu mais le message reste relayé par un policier veillant jour et nuit sur le vaisseau. Un garde-fou pour le lieu mais surtout pour le monde. Le Buzludzha te demande d’oublier, le gardien se charge d’y remédier. Visite et photo interdite.

Le signal aventure est allumé. Il n’en faut pas plus pour faire traverser l’Europe à Batman et Gogol.

Nous nous retrouvons donc après 12 heures de voyage dans les contreforts des Balkans, avec depuis plusieurs kilomètres la preuve que le vaisseau est encore posé là-haut.

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17h nous gagnons les altitudes où l’air pique le nez, très peu de visibilité, suspendus entre ciel et terre, nous savons néanmoins que le monstre est tout proche.

17h30 les pieds dans la neige, la voiture logiquement garé dans une congère juste à côté d’un tromblon notifié « полиция » (Police) nous débutons la dernière ascension à pas feutré dans ce royaume de formes abstraites sans odeur. Soudain sans que l’on bouge, une masse noire apparait sur l’horizon, le vent chasse des draps blancs et déshabille au loin la structure de béton grise. Un parvis romain nous invite à faire les derniers pas, se rappeler l’épigraphe d’Hyperion : « Ne pas se laisser écraser par l’immense, savoir s’enfermer dans le plus étroit espace c’est en cela qu’est le divin. »

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Nous qui croyons fermement que l’ont s’accomplit à travers nos actes, restons stoïque face à cette oeuvre semblant sortir tout droit d’un film d’anticipation. Le jour d’après… mais que s’est-il passé le jour d’avant ?

Comme hébété, une confusion de sentiments nous envahis. Le gigantisme des formes, la brutalité du lieu, la fierté de ce dard,… tout nous écrase. Une tristesse infinie se mêle soudain à la joie primitive ressentie. C’est impossible de comprendre, d’expliquer. Nous pourrions rester là des heures dans ce froid à contempler immobile, mais il nous faut faire vite, la nuit tombe aussi vite que la neige.

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En un instant le ciel devient laiteux et le plafond de brume s’abat sur nous. Ils nous restent 300 m à parcourir et les degrés négatifs nous mordent le visage, nous ne transpirons que d’effroi à l’idée de tomber sur notre garde.

À juste titre.

Une forme humanoïde insignifiante vient de se décrocher au pied du colosse. D’insignifiante à plus concrète nous commençons à deviner dans un suspens vaporeux, une torche, un uniforme, une casquette…

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Le garde. Il vient à notre rencontre, c’est mort, fauché à quelques mètres de notre but.

Arrivé à notre hauteur le contact s’engage. Quelques mots sont prononcés, indéchiffrable mixture à la sauce cyrillique. Son regard est noir, le langage des signes s’impose, nous jouons alors un jeu où en 20 secondes notre gardien parvient à faire le geste des croix avec ses bras, puis celui de se couper la gorge avec son pouce et enfin les paumes des mains ouvertes ils se tapent frénétiquement le haut du crâne en nous montrant la direction du monument invisible.

Nous répétons à la cantonade des bordées de « OK ! OK ! ». Ne desserrant pas la mâchoire il se lance alors dans un ultime mime : il faut partir la tempête arrive, le volant de sa voiture imaginaire semble incontrôlable. Nous comprenons alors que le garde va être relevé et que dans un délais très proche la route sera impraticable. Pour gagner du temps, que le garde ne semble pas avoir, nous feignons de chercher nos cagoules tempêtes pour nous équiper. Cette pause l’agace définitivement et dans un dernier effort il nous enjoints à suivre les traces de ses pas, puis disparaît dans un silence cotonneux.

Nous sommes seules au monde…

Pour combien de temps ? Une fois cette question posée, un compte à rebours se déclenche automatiquement. L’ultimatum est l’arrivée du garde de nuit. On s’empresse de vérifier une à une nos possibilités d’entrer.

Le constat est simple : à force de tentatives, tout a déjà été déjoué.

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La façade d’entrée du Buzludzha ornée des parôles de l’Internationale

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« […] Du passé faisons table rase. Foule esclave, debout ! Debout ! Le monde va changer de base. Nous ne sommes rien, soyons tout ! »

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La tour arrière du Buzludzha enregistrant 70 mètres de hauteur

Cela fait maintenant plusieurs minutes que Gogol traîne des pieds, frustré par l’invulnérabilité apparente du colosse et la difficulté de faire entrer un sujet si imposant dans un si petit boîtier.

Batman, à l’écart, lui est bizarrement muet et pensif. Un mutisme forcé tant la voltige qu’il est en train d’imaginer est périlleuse.

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L’idée est lâchée. Le tendon d’Achille est révélé. Un risque est à prendre. Ce dernier nous limite dans le temps, si bien que nous tombons d’accord et tentons de cadrer l’inconnu en nous fixant 30 minutes Entrée / Sortie comprise. Pas une minute de plus. Gogol acquiesce, Batman prend une dernière respiration.

Dès lors en un instant née la sensation que le château décolle dans le blanc de la tempête et que si on veut en être il faut se décider à embarquer. La burle qui fouette le béton rappelle le bruit des moteurs, le choix est fait nous sautons dans le vide. Tout est dans l’avant, l’élan. Cette putain de fulgurance naturelle qui transforme par un acte physique une volonté et un désir, nous fermons les yeux et plongeons dans l’inconnu. Le cœur ne bat plus, il palpite, et de cela, les papillons qui nous envahissent le ventre nous donnent l’étrange sensation de flotter. Nous sommes à l’intérieur. La bête ne nous a pas recracher dans un spasme de dégoût, et pourtant, ses chambres stomacales en rebuterait plus d’un. S’en suit alors une exploration hors du temps.

Les escaliers sont gravis 4 à 4 et nous débouchons enfin sur l’auditorium. Nous sommes dedans, pourtant il neige comme dehors. La coupole est en lambeaux, les arcs de métal soutiennent comme un symbole ce qui paraît encore être l’essentiel : la faucille et le marteau

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« Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! »

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L’or du médaillon a laissé place aux couleurs des hommes qui l’ont transpiré. Partout autour les rouges se sont faits écraser. D’un côté Engels, Marx, Lénine. De l’autre Jivkov (seul totalement défiguré), Blagoev, Dimitrov. Les partisans sur les fresques défraîchies, torses nus travaillant le fer ou menant bataille, semblent hurler la douleur de ceux brûlant sous le froid glacial de l’oubli.

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Cet endroit est un caveau, à la démesure de ce que fût le communisme. Il ne pouvait rêver mausolée plus majestueux. Nous ressentons le besoin de respecter cette dépouille et plus aucun mot ne sera prononcé jusqu’à la sortie. Forget your past. L’incompréhension nous submerge. La nuit semble vouloir effacer ce que la tempête de neige n’a pu nous cacher, nous haussons les épaules et soupirons encore quelques fois.

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Minute 31 nous sommes éjecté du vaisseau…
Nous devrions être satisfaits, nous sommes abasourdis.

Gogol se retournera plusieurs fois sur le retour, mais c’est déjà trop tard, trop haut, trop loin, le Buzludzha dans les nuages est déjà réparti embarquant un nouveau garde-fou ainsi qu’une petite partie de notre insouciance. Preuve que les idées d’un autre siècle arrivent toujours à sagouiner les rêves de deux aventuriers.

Un commentaire sur “Buzludzha

  1. Lieu ultra surveillé depuis plus de 2 ans et vous arrivez quand même à entrer… Je m’y suis moi-même rendu il y a presque un an mais impossible. Je suis curieux de connaître votre « voltige » !

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